Entre Lencloître et Sossay, à l’écart des grandes routes, les ruines du vieux château de Puygarreau sont presqu’ignorées. Seule l’ancienne tour de guet les signale de loin et il faut passer des pilastres de pierre, emprunter un chemin bordé de pommiers pour découvrir les vestiges silencieux d’une tour à moitié ruinée sur un entassement de belles pierres envahi depuis longtemps par l’humus et les herbes. Des douves sèches entourent ce quadrilatère flanqué d’une tour encore debout. Profondes et larges, elles ont été creusées de vastes caves utilisées et même jadis aménagées. L’atmosphère feutrée qui y règne rend l’endroit surprenant, un peu enchanté, insolite.

La Guerre de cent ans : Poitiers capitale de la France
À la fin du Moyen Âge, en 1432, un jeune avocat poitevin, Jean Barbin1 achète ces terres et y fait bâtir un château. La pierre est facile à trouver et à travailler car le sol y est d’origine crétacée. Le Poitou est alors agité par des escarmouches entre soldats et par les querelles de pouvoir entre les puissants seigneurs de ces lieux. Depuis un siècle, le roi d’Angleterre a des prétentions au trône de France et débarque périodiquement sur les côtes septentrionales : c’est la guerre dite de Cent Ans2. La royauté française, très affaiblie et repliée sur Poitiers et Bourges, tient avec peine le sud de la Loire. Mais Bordeaux et la Guyenne sont aux mains des Anglais. Le passage de soldats et l’insécurité générale anéantissent les campagnes. La justice, jusque-là coutumière et orale, réglée généralement par le seigneur ou son procureur, ne peut plus s’exercer et, à l’inverse, les sujets de querelles se multiplient. La population tout entière aspire à la stabilité et à la paix. Les écrits de l’époque en témoignent, comme les œuvres de Christine de Pisan et d’Alain Chartier.
Le jeune dauphin (1402-1461), devenu le roi Charles VII à la mort de son père en 1422, fait de Poitiers un centre de son administration : fuyant Paris, il y a installé son Parlement qui est à cette époque une haute cour de Justice. La ville de Poitiers, où se sont repliés les gens de lois fidèles au roi de France, connaît alors une intense activité à laquelle s’ajoute celle, habituelle, de l’administration provinciale, la commune de la ville, son maire et ses conseillers3.
Jean Barbin, avocat
L’acquéreur de Puygarreau, Jean Barbin, est un jeune licencié ès lois, actif, capable et ambitieux qui, toute sa vie, participe au conseil royal. À Poitiers, le roi l’impose au Parlement en qualité d’« avocat du roi ». Les juristes nouveaux venus siégeant avec lui forment dans la ville un milieu cultivé qui cherche à raffermir la royauté et à rétablir l’ordre ; conseillers et procureurs du Parlement, ce sont des bourgeois issus souvent d’Ile-de-France ou des provinces voisines. Leurs études dans les nouvelles universités (Orléans, Paris, Montpelier) les ont initiés aux écrits des penseurs anciens et des juristes latins. Parmi les parlementaires, certains sont clercs, évêques ou futurs évêques, très au fait des affaires du siècle. L’université de Poitiers est fondée en 1431. Dans les mêmes temps, dramatiques face à l’avancée anglaise et à la situation de la capitale, le roi consent à recevoir une jeune lorraine et à lui confier des soldats (1429). On connaît l’aventure de Jeanne d’Arc que Jean Barbin a rencontrée et dont il vante, lors du procès en réhabilitation (1455), la sobriété et la retenue. Auprès de Charles VII, Barbin contribue à établir des règles sur la justice et à améliorer la rédaction des coutumes. Il sera avocat du roi dans des procès dont certains sont dans nos mémoires, tel que le procès de Jacques Cœur4, originaire de Bourges, homme d’affaires entreprenant, mais objet des jalousies de l’entourage royal.
Les époux influents
En 1432, Jean Barbin épouse Françoise Gillier, jeune fille d’une famille en vue dans la ville de Poitiers. Les Gillier se sont hissés fort adroitement au cours du siècle passé près du roi Charles V et du duc de Berry. Ils soutiennent le parti des Orléans. Très riches, ils savent rester bien en cour et faire des mariages et des héritages avantageux. Le grand-père de Françoise fut plusieurs fois maire de la ville. Cultivée, consciente de sa position sociale, Françoise est attirée par le mécénat ; après le décès de son mari, elle fonde à Poitiers le collège de Puygarreau qui deviendra, 150 ans plus tard, le collège des Jésuites. Les règles qu’elle impose aux futurs élèves dans ses statuts attestent d’un esprit rigoureux et d’une foi extérieure toute en pratiques, comme le voulait l’époque.
Poitiers ne se distingue pas par une activité économique considérable. Les établissements religieux y sont par contre nombreux. La justice royale et l’administration de la ville occupent une société d’avocats, de notaires, de procureurs. Cette bourgeoisie cherche à réaliser son désir secret d’élévation sociale : dans les années 1430, ses membres commencent à acquérir les biens de la noblesse provinciale généralement très appauvrie.

Le maire de Poitiers, Maurice Claveurier, achète la seigneurie de la Tour-Savary. Non loin de là, Jean Barbin, pris d’une frénésie d’achats dans le secteur de Saint- Genest, Orches et Sossay, acquiert, outre la seigneurie de Puygarreau, plusieurs fiefs dont certains sont à l’abandon. En effet, les membres de la petite noblesse poitevine qui tenaient dans ce terroir des fiefs trop exigus, les Jaunay, les Vaucelles, sont lourdement endettés et contraints de partir.

À leur arrivée à Puygarreau, les nouveaux propriétaires aménagent une « maison carrée » construite probablement au XIVe siècle sur une légère hauteur. La belle pierre crétacée fournit sur place le matériau et, en peu de temps, le château dresse ses tours et son donjon, modelant en même temps les belles douves qui nous surprennent encore
Peut-être pour assurer la sécurité (la guerre fait encore craindre les soldats sans solde) et certainement pour son prestige, Barbin impose une nouvelle image, affirmant ainsi son programme de rénovation. En deux cercles concentriques, les douves entourent le château. Le tuffeau de ce large fossé est creusé de caves qui servent d’espace de rangement aux récoltes ou pour abriter des bêtes et loger des domestiques, comme le suggèrent les petits escaliers intérieurs effondrés. Barbin obtient du roi le droit de haute, moyenne et basse justice sur l’ensemble de ses terres. Le vicomte d’Harcourt, dont dépendent ces acquisitions, lui octroie le droit de guet, obligation de surveillance du château imposée aux paysans tenanciers qui dépendent de la seigneurie.

Octroi à Barbin du droit de guet par le comte d’Harcourt vicomte de Châtellerault, AD86, 2 E 22
Où la propriété s’agrandit…
Pièce par pièce, cultures de bleds, de bois ou chaumes, Barbin rassemble en quelques années des terres éparses et cherche à constituer une exploitation cohérente. C’est un terroir ouvert, mais de parcelles souvent réduites. Sur certains fiefs qui ne lui rapportent plus guère (le cens et quelques rentes en nature, anciennes et très dévalorisées), il assemble autour d’un simple logis, d’un « têt » à bêtes et de quelques abris, des pièces de terre cultivées généralement en céréales, la culture favorable à ce terroir. Á l’instar de quelques autres esprits novateurs, il constitue des métairies5, unités élémentaires, très modestes encore et innovations assez récentes. Ainsi, les fiefs de Bors (Bourg), Lescuré, Piolant deviennent des métairies. La recette en est, par principe, à moitié-fruits, en « bleds », c’est-à-dire froment, avoine et orge, appelée en ce lieu baillarge. En fait, une fois établie, elle restera fixe des années durant. En tant que seigneur féodal, il continue à percevoir sur les pièces de terre quelques deniers de cens et de menus suffrages en nature, poulets, oisons, agneaux et lèvera sur les paysans les droits d’usage des moulins, du fournil pour cuire le pain, droits désignés sous le nom de banalités.
Les moulins de Traquet et des Fosses sur le ruisseau (le Beaupuis) qui coule au bas de la colline et aussi un peu plus tard sur la Fontpoise, sont des centres d’activité indispensables. La vigne est la fierté de ce coin du Poitou : les endroits bien exposés, ensoleillés et de terre propice sont recherchés et estimés.
La culture des légumes y est une tradition. Pois, fèves, ail et oignons constituent une base importante de l’alimentation. Il faut aussi mentionner l’arbre, dont on remarque la valeur dès les plus anciennes estimations. Barbin commença probablement lui-même l’ébauche d’un parc et les simples taillis se retrouvent dans ses achats dès son installation. Mais on remarque aussi l’importance des arbres fruitiers, pommiers, pruniers, cerisiers entretenus au milieu des cultures, sans oublier le noyer, premier fournisseur d’huile végétale qui s’impose dans les redevances féodales.

En 1461, la mort du roi Charles VII sonne pour Jean Barbin l’éloignement de la cour. Accusé de malversations par Louis XI, il est libéré en s’acquittant d’une forte amende et vit à Puygarreau et à Poitiers jusqu’à sa mort en 1469.
Françoise Gillier meurt en 1478. Le couple, sans enfant, laisse au neveu, Jean Gillier, une seigneurie rénovée. Plusieurs générations conforteront la position des Gillier dans ce terroir du Haut-Poitou. Successivement les neveux, par de riches mariages avec des jeunes femmes nobles de Touraine, acquièrent de nombreux fiefs et étendent leur influence sur les terres de Marmande, Faye-la-Vineuse, Purnon, Ports et d’autres moins connus toujours situés sur la rive gauche de la Vienne.
Si certaines traditions se conservent, il est certain aussi que les nouveaux seigneurs de Puygarrreau imposent alors leur marque sur les terroirs environnants. Sous l’autorité de cet homme de prestige se dessinent une redistribution et un rassemblement des terres que souligne la silhouette neuve et blanche du château.
Au delà des frontières de la Vienne, grâce aux alliances…
Bonnaventure Gillier et Babou de la Bourdaisière
La seigneurie de Puygarreau continue de s’agrandir. Poitiers ne joue plus un rôle de premier plan ; c’est alors la Touraine que les souverains aiment fréquenter. Dans la première moitié du XVe siècle, les Gillier restent proche de la cour qui réside souvent dans ses châteaux comme Chenonceau et Azay-le-Rideau. Seigneur de Puygarreau, baron de Marmande et de Faye-la-Vineuse, Bonaventure Gillier, arrière-neveu des Barbin, épouse Marie Babou de la Bourdaisière. La Bourdaisière est un domaine situé près de Tours. Marie Babou est la fille d’un des grands financiers qui soutiennent François Ier dans ses réformes et dans ses campagnes contre Charles Quint. Pour accroître sa puissance face à ses voisins Habsbourg, le roi a d’énormes besoins d’argent : il lui faut donc des hommes capables d’organiser et d’accélérer la rentrée de l’impôt.
Philibert Babou6 est trésorier de France et homme de confiance de Louise de Savoie, la mère du roi. Le fils aîné est chancelier. Des autres frères, l’un devient cardinal et diplomate à la cour de Rome, l’autre archevêque. Ces personnalités dont les valeurs s’exprimaient par le travail, l’équilibre, la rigueur sont parmi les premiers représentants de la noblesse de robe, rivale ou sentie comme telle par la noblesse de haut rang.
Bonaventure, par sa charge, et Marie, par sa famille et ses alliances, sont à la croisée de la passion artistique et organisatrice qui règne à la cour au milieu du siècle. Madame de la Bourdaisière est dame de Marie de Médicis. Tout ce monde bâtit, jardine, échange des artisans et des plantes. Puygarreau a un beau jardin, des abricotiers, des espaliers, une orangerie. Comme ses ancêtres, Bonaventure cherche à agrandir ses terres. Lors des estimations de 1585, on voit au domaine proprement dit 117 boissellées7de taillis et de grands bois, une chènevière de plus de 15 boisselées, 26 boisselées de vigne.
Le souci de maintenir son rang et de paraître, amène le couple à mener un train de vie au-dessus de ses revenus. En effet le « placement » futur des enfants est un souci majeur. Il faut marier (et bien marier) les filles. Pour cela, il faut des dots. On recourt aux emprunts. Procès et difficultés d’argent accompagnent Bonaventure jusqu’à sa mort en 1584. Les dernières décennies de sa vie furent assombries par l’effervescence religieuse entre catholiques et nouveaux convertis. Bonaventure assure à plusieurs reprises le soutien du roi.
Où l’Histoire s’en mêle……..
La réforme protestante gagne largement en Poitou. Plusieurs villes deviennent des bastions huguenots. Ces derniers sont nombreux à Châtellerault actif foyer d’agitation. Catholiques et calvinistes s’y livrent de temps en temps à des pillages et à des déprédations. Les Gillier sont très au fait de cette actualité et des désaccords se créent au sein de la famille. Le fils aîné, des neveux, adhèrent aux nouvelles croyances. Bonaventure reçoit les visites du duc de Montpensier8 à qui le roi a confié la charge de gouverneur en Guyenne et en Poitou. On aimerait en savoir plus sur l’adhésion de Bonaventure : simple devoir de loyalisme envers le roi ou conviction profonde ? Les visites du duc de Montpensier, qui tend à un accord entre Henri III et Navarre, permettent de supposer que Bonaventure Gillier penchait aussi dans ce sens.
Une tentative d’entente a certainement été faite. Le roi Henri III avait demandé à la duchesse d’Angoulême (fille bâtarde d’Henri II élevée à la cour) d’arranger un rapprochement entre les partis. Il avait grande confiance dans l’intelligence de sa demi-sœur qui, avant de devenir duchesse d’Angoulême, avait reçu, à titre de rente, le duché de Châtellerault où elle résida souvent et où elle avait des amitiés, notamment un nommé Hector Préau que certains disent être son filleul. Celui-ci avec des petites eschelles fit monter quelques-uns des siens par deux guérites défoncées ; de là il gagna quelques tours et un portail, où s’estant logé il fut aisé à ses partisans de le faire recevoir.
Du château il ne reste pas de plan cartographié. Plusieurs aveux rendus à la vicomté de Châtellerault fournissent une description générale de l’édifice.
Une visite, en vue d’exécution de travaux, pourrait être providentielle mais elle est faite sans méthode, soucieuse surtout de l’état des fermetures et des vitres brisées. Après les portes principales, on entrait dans la basse-cour où s’élevaient une belle fuye à pigeons, un puits un abreuvoir, des écuries, un chenil. On empruntait (on emprunte encore) un premier pont levis où une suite de constructions abritait le four à cuire, la buanderie, la fauconnerie et plusieurs chambres à cheminée. Sur cette deuxième basse-cour, une tour de guet et une chapelle ; avons veu et visité au bas de la chapelle une espace qui sert de trésor qui abritait surtout les papiers de famille. Devant soi se présente alors le deuxième pont-levis menant droit à la porte d’entrée du château surmontée des armes des Gillier et portant une croix de Saint-André.
Après un vestibule et une salle voûtée, on montait par le grand degré dans une galerie à trois croisées avec des fermetures à chassées et différents cabinets. Au deuxième plafond, il y avait encore des chambres à cheminée, d’autres sans cheminée, mais avec des serrures à toutes les portes. Les tours avaient aussi leurs escaliers, leurs chambres, des galetas et des greniers. Au début du XVIe siècle, on accédait par un petit pont au-dessus des douves à une terrasse donnant sur la vallée, puis au jardin de fleurs dont les voyageurs ont noté la beauté.
La mort de Bonaventure (1484) marque une scission dans la famille Gillier. Déjà un des frères de Bonaventure avait engagé un procès, contestant la part qui lui avait été assignée à la mort de son père.
D’autres complications surgissent. René, le fils aîné, doit faire face à des litiges jusqu’à son décès et tous les enfants s’allient pour éviter un partage de la seigneurie qu’ils ne peuvent finalement pas garder entière. Les seigneuries de Marmande et de Faye-la-Vineuse seront vendues ; des fils et filles puînés hériteront d’autres terres, de la seigneurie de Ports en particulier.
En 1637, Urbain Gillier, héritier du domaine et petit-fils de Bonaventure, est nommé gouverneur de Poitiers. C’est une charge, surtout honorifique, qu’il n’occupe pas longtemps puisqu’il meurt l’année suivante. Une jeune génération réside au château après le remariage de leur mère. C’est le milieu du XVIIe siècle : la Cour est parisienne et, pour paraître, il faut être près du roi Louis XIII. Puygarreau affiche encore un peu de panache. La noblesse d’épée régionale reste proche : les Beauvau, La Rochefoucauld fréquentent encore la seigneurie. Les difficultés financières, qui sont réglées lentement et avec peine, freinent le train de vie astreint à rester provincial. Georges, l’aîné, mène son monde, frères et sœurs comme il le peut. Le second profite de l’appui des Orléans et sera longtemps au service de la deuxième duchesse d’Orléans (Madame Palatine).
Georges Gillier est aidé dans la tenue des affaires domestiques par un receveur, François Jouvenel.
En 1441, Jouvenel habite les « Barrières », le petit groupe de maisons sises près de l’extrémité de l’allée qui conduit au château. Ce n’est pas un paysan, c’est peut-être un chirurgien, c’est-à-dire un barbier qui panse les plaies et soigne les blessures. Ce qu’on sait, c’est qu’il écrit bien et fait son travail avec application. Il nous offre pendant plusieurs années le détail de sa comptabilité, ce qu’engrange le domaine et ce qu’il dépense, le tout à l’échelle quotidienne des allées et venues des valets, des achats d’alimentation et de l’entretien de la maisonnée. Les céréales (les bleds) constituent les ressources essentielles ; le froment de plus en plus apprécié l’emporte sur le seigle. On sème en automne les deux espèces ensemble, en principe par moitié, ce qui donne le méteil. Le pourcentage du mélange dépend de la qualité du consommateur ! Autres céréales, l’orge se cultive au printemps et l’avoine pour les chevaux de ces messieurs. On mélange seigle et orge pour faire de la « drogée ». Ces grains viennent des rentes prélevées sur les tenanciers et des redevances des métayers. Ils sont consacrés essentiellement à la consommation de la maison et aux dons faits traditionnellement à quelques établissements religieux, la communauté des religieuses de Lencloître, l’abbaye de Notre-Dame de Châtellerault et le prieuré de Saint-Martin de Quinlieu.
Sur la Fontpoise et le Beaupuis, le moulin banal est un lieu essentiel pour la population. Les ânes du meunier font la navette pour le transport des farines qu’il faut ensuite tamiser à la maison.

Au service des maîtres, Georges Gillier, ses frères et les jeunes filles de la maison quand ils séjournent au château, s’affaire toute une gente domestique, servantes, maître d’hôtel, cuisinier, palefrenier, un soldat, et ceux bons à faire toute sorte de besogne, entretenir les chevaux, le carrosse, l’écurie, les étables, employés à demeure, employés à la journée, journaliers qui logent hors du domaine, hommes et femmes, à temps complet ou partiel. Ils peuvent être simples tenanciers de la seigneurie, mais cet ancien lien (féodal) est de plus en plus délaissé, même oublié : ils reçoivent un salaire comme les autres.
Beaucoup d’entre eux ne sont spécialisés dans aucune fonction particulière, par exemple les femmes de journées : femmes de lessive ou occupées au chanvre, à la laine (les filandières).
Les vignerons font du bois l’hiver, rentrent les fagots, et sont occupés en fin d’hiver à la « bêcheure » des vignes. La Forest est celui qui travaille aux bois, c’est un surnom ; tel aussi le « boame » qui s’occupe des bœufs. Les valets semblent tous s’appeler Lépine et la Fontaine, le cuisinier toujours Saupiquet. Sont-ils donc interchangeables ? Il ne semble pas que ce soit méprisant, quelquefois facétieux. Grison prend soin des mulets et les monte. Notons que la prose de Jouvenel n’offre pas de trace d’une différenciation sociale.Quelques serviteurs assurent l’ouverture sur le monde extérieur, les laquais. Ils font les courses, vont au village ou à la ville proche. Nommés aussi « valets » ; tous touchent un salaire, versé généralement avec retard ! Ils ont ainsi recours aux cordonniers, à l’épicier, au verrier, au marchand de clous ou de fil de fer, au « feruzier », au sellier, au « drogueux », à l’homme d’affaires. Ainsi, par ses achats ou les salaires qu’elle verse, la seigneurie anime les échanges commerciaux ; l’argent perçu est ensuite réintroduit dans le circuit. Elle joue un rôle économique certain, mais difficile à estimer en raison du rapport entre les prix de l’époque et ceux de nos jours.
Ce réseau, encore modeste, se développe cependant avec l’urbanisation, l’essor de l’habitation groupée et aussi la présence d’objets fabriqués en vente sur les marchés et les foires. En outre, le passage quotidien de ruraux à la basse-cour, la première cour, les allées et venues des domestiques et des fournisseurs sont des occasions multiples de rencontres et de bavardages échangés, de nouvelles venues d’ailleurs. Comme chaque domaine de quelque importance, le château joue aussi ce rôle social. Cet aspect familier, personnalisé, des mises de Jouvenel est plaisant.
La seigneurie ne vit pas seulement du sien, elle ne regarde pas à la dépense ! Voici quelques exemples des années 1641-1644 :
Donné par commandement de Monsieur le Marquis:
- à la beurrière pour 6 livres de beurre et 10 lamproies ; 10 livres tournois et 6 autres lamproie, la semaine suivante 9 livres de beurre et une alose
- à la Grimaude pour 12 poulets à raison de 5 sols le couple, 30 sols
- au muletier pour 12 codindes achetés chez Mademoiselle Dupin, 9 livres 12 sols
- à Pierre Veneau boucher pour du lard à larder fourni depuis le mois de décembre, 30 livres
- à La fontaine, laquais pour acheter 2 chevreaux [à Châtellerault], 32 sols
- à Pascal Lorrain, […] 2 bœufs couereaux9 107 livres 19 sols
- plus requiert ledit receveur pour lui être alloué la somme qu’il a donnée à Pierre le cocher pour un peigne et une esponge qu’il avoit achetés à Poitiers 35 sols 6 deniers
- pour la fasson de trois milliers de fagots pour les vignerons du château, 15 livres 5 sols
- aux sherpentiers pour avoir dressé la sherpente de la grange du Pouhé, 6 journées à 10 sols par jour, 12 livres
- à Pierre […] pour de la thoile pour faire des chemises à ses laquais 17 livres
- François Bachelier tireur d’estain filé qu’il a tiré pour faire un habit à Mr le marquis, 40 sols
- au nommé Piet de Châtellerault pour une paire de ciseaux qu’il a fournie pour le jardin 9 livres
Les mises de Jouvenel touchent à l’artisanat dans les métiers du cuir (cordonniers, bourreliers) et du tissage (« texiers » en toile, « tireurs » d’étamine) de chanvre, de lin et de laine, à l’existence de foires et de marchés, à la circulation des produits étrangers plus ou moins exotiques. Il est impossible d’énumérer tous ces achats de pots à la foire, de médicaments pour le cheval et son maître chez le drogueux ou encore pour le vin du marché. Achats de produits neufs, mais aussi réparations, le château fait « rhabiller » les ustensiles de cuisine et les pots pour la beurrière chez le « féruzier » et les « carrolures » (ressemelages) chez les cordonniers.
Le déclin de Puygarreau…
Quand Georges, « M. le marquis », meurt, vers 1670, les dettes sont trop importantes pour ses enfants. Puygarreau est repris par l’oncle, courtisan à Versailles qui se contente de percevoir les rentes. Riche et avare, il ne laisse aux jeunes héritiers que quelques biens de leur mère. À la fin du siècle, il mariera sa fille au duc de Montmorency Luxembourg. Par un bail général de sept années consécutives, l’ensemble est affermé pendant le XVIIe siècle, jusqu’en 1784 où il est vendu à l’intendant du Poitou, le comte de Blossac, qui émigre pendant quelques années au début de la Révolution. Le domaine avait été peu à peu délaissé. Les propriétaires s’en désintéressaient. Les pièces de terres sont alors vendues éparses, comme bien d’émigrés10, la plupart à des cultivateurs des environs. Le château n’est plus guère entretenu. Dans les années 1792, il subit le sort de nombreux édifices dont les beaux éléments architecturaux font envie aux nouvelles classes sociales. Le nouveau propriétaire du château, probablement nommé Duportal ou Vincent-Duportal, vend les pierres les plus faciles à atteindre ; une tour et les murs du corps principal du côté de l’entrée sont enlevés.Les intempéries, le vent et les années comblent peu à peu la petite cour intérieure sur laquelle ouvrait le grand escalier montant aux chambres. Une tour s’effondre au début du XXe siècle.

La famille du comte de Blossac, dédommagée par la rente de 3% de la valeur des biens selon l’évaluation ordonnée par le roi Charles X, ne réussit pas à remettre le château en état. En 1850, les terres sont achetées par monsieur Ernest Lafond, propriétaire du château de La Plaine, l’un des aïeuls de la famille Schïller-Schröder qui les possèdent actuellement.
Claudette Roussel
Sources manuscrites aux Archives départementales de la Vienne
- 2 E 23/31 Puygarreau, seigneurie
- 2 E 99 Puygarreau, famille Gillier-Barbin
- 2 E 253 Famille Gillier
- D 16/17 Collège de Puygarreau
- 2 H 5/18 Prieuré des religieuses de Lencloître
- Claudette Roussel, Deux grands bourgeois poitevins du XVe siècle, La Crèche, Geste éditions, 2013. ↩︎
- Jean Favier, La guerre de Cent Ans, Paris, Fayard, 1980. ↩︎
- Robert Favreau, La ville de Poitiers à la fin du Moyen Âge, une capitale régionale, Poitiers, M.S.A.O, 1978, 2 vol. ↩︎
- Robert Guillot, La chute de Jacques Cœur, Paris, L’Harmattan, 2008. ↩︎
- Paul Raveau, L’agriculture et les classes paysannes ; la transformation de la propriété dans le Haut-Poitou au XVIe siècle, Paris, Marcel Rivière, 1926. Louis Merle, La métairie et l’évolution agraire de la gâtine poitevine de la fin du Moyen Âge à la Révolution, Paris, S.E.V.P.E.N., 1958, p. 99 et suivantes. ↩︎
- Philippe Hamon, « Messieurs des finances », les grands officiers de finance dans la France de la Renaissance », Paris, Perrin, 1997. ↩︎
- La boisselée de Châtellerault valait environ 10 ares. ↩︎
- Arlette Jouanna, La France du XVIe siècle, 1483-1598, Paris, PUF, 1996. ↩︎
- Coueraux : engraissés. ↩︎
- AD86, 1 Q 76, biens d’émigrés ; 4 P 3021, cadastre ancien. ↩︎
